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Billet d'humeur : Le modèle du « Bazaar organisé » source d'inspiration des grandes organisations.

Écrit par Jean-Pierre Bouchez le 24 Janvier 2020.

Le hacker américain Eric Raymond s’est fait connaitre comme l’un des fervent propagandiste du terme open source qu’il a largement popularisé, notamment dans un essai célèbre considéré souvent comme un texte fondateur, publié en 1999, intitulé The cathedral & the bazaar. Dans cette contribution, qui reste largement d’actualité, l’auteur distingue ainsi « deux styles de développement fondamentalement différent » : le modèle de la cathédrale et le modèle du bazar.


LA CATHÉDRALE ET LE BAZAAR

S’agissant du modèle de la cathédrale, Raymond souligne qu’il est adopté par « la majorité du monde commercial », reposant sur une approche « centralisée », soigneusement élaborés « par des sorciers isolés ». On relèvera d’ailleurs qu’en français, le verbe cathédrer et le participe cathédrant ont signifié « présider » pour reprendre une source étayée de Wikipédia (Recueil des édits, déclarations du Parlement de Normandie,1646-1771). De même on peut considérer que le style gothique des cathédrales, dans la recherche de verticalité, participe assurément à l'expression de son esthétique, à l’image de la cathédrale Saint Pierre ce Beauvais.

Concernant le modèle du bazar, Raymond se réfère au monde de Linus Torvalds, créateur du fameux système d’exploitation linux, qu’il qualifie de « subversif ». Il prend forme « comme par magie à partir de bidouilles », issues dans grand nombre d’utilisateurs traités en tant que co-développeurs et organisés sous forme de communautés. Le hacker souligne complémentairement que le monde Linux sous de nombreux aspects, « se comporte comme un marché libre ou un écosystème, un ensemble d'agents égoïstes qui tentent de maximiser une utilité, ce qui au passage produit un ordre spontané, auto-correcteur, plus élaboré et plus efficace que toute planification centralisée n'aurait pu l'être ». On peut parler d’apparente désorganisation – c’est bien le sens auquel se réfère le terme « d’ordre spontané » au sens sociologique – émanant du comportement et des interactions des individus.


VERS UN « BAZAAR ORGANISÉ ».

On relèvera d’ailleurs que la lecture documentée de l’article de Wikipédia qui est consacré bazar urbain iranien laisse toutefois entrevoir, une certaine forme de structuration. Ainsi, l'orga-nisation des quartiers du bazar est faite en fonction de plusieurs facteurs, comme l’attractivité du produit, la compatibilité des commer-ces, l’incompatibilité des produits, etc. Chaque quartier possède même un chef (kadkhoda/hiérarchie), dont il faut relever qu’il est généralement élu, dont la mission consiste en particulier à rappeler aux vendeurs d'être honnête et se renseigner sur les plaintes éventuelles des clients. Ce qui au passage comporte des analogies avec les espaces de type ville en miniature avec ses rues, ses quartiers et ses banlieues, dans le cadre des nouveaux espaces collaboratifs inspirants des organisations, propices à l’innovation. On peut donc mobiliser à cet effet plus généralement le terme de « bazaar organisé », en l’appliquant d’une certaine manière, avec des intensités variables, au sein de ces organisations, notamment dans le cadre des fablabs intégrés.

C’est bien tout l’enjeu des grandes firmes, en soulignant l’impératif catégorique incontournable de cette métamorphose organisationnelle et managériale. Sans toutefois céder risque de dérive de certaine de ces firmes, caractérisé par la volonté de déployer à tout prix le modèle start-up en leur sein (notamment à travers la méthode Agile et le Lean Startup), convaincues que ces méthodes les rendront précisément aussi agiles que les jeunes pousses…

Cette perspective peut d’ailleurs s’élargir au niveau écosystémique, au-delà de périmètre de l’entreprise. A cet égard, l’exemple de la ville agglomérative et créative de Montréal et son cluster forgé notamment autour de la firme pivot Ubisoft en constitue une bonne illustration. En particulier au regard des interactions de cette firme avec les organisations formelles (start-up, universités, etc.), mais aussi et surtout informelle, qui y ont été soulignées, notamment avec des artistes locaux et des créatifs de l’underground.

Ainsi, les conditions sont créés pour que l’innovation collaborative notamment puisse se déployer de manière efficace et convaincante en hybridant nécessai-rement ordre et désordre, ouvertures et fermeture, tel un chaos organisé et créatif propre à un « baazar organisé », dans le cadre d’interactions inspirantes et stimulantes. A chacun des acteurs de prendre ses risques et ses responsabilités, à l’image de dirigeants, managers éclairés qui en ont saisi les enjeux prometteurs.